Joker, La Reine des Neiges 2 et la psychanalyse

Mercredi matin. Je consulte les synopsis des films à l’affiche.

Tiens, le nouvel opus de Batman. Joker. De Todd Philipps.

Todd Philipps ? Inconnu au bataillon. Renseignements pris, je découvre qu’il a fait ses armes avec Very Bad Trip, pur produit du cinéma américain « cool », qui narre le périple alcoolisé de jeunes hommes branchés, beaux, et, il faut bien le dire, un peu cons. Le genre de film devant lequel je meurs d’ennui au bout de cinq minutes.

Je poursuis mes lectures. Gotham city, en proie à des émeutes générées par les inégalités de revenus, sombre dans la guérilla urbaine. Second soupir de lassitude. Encore la nouvelle doxa à la mode des grosses boîtes de production hollywoodienne – la nouvelle arnaque devrais-je dire. Ces boites financent les scenarios critiques à l’égard des dogmes ultralibéraux pour capter l’attention d’un spectateur blasé, essentiellement préoccupé de lui-même, fuyant les urnes et les combats politiques d’antan. En attendant, ça rapporte….

Laisse tomber, je n’irai pas. De toute manière, aucun réalisateur ne saurait égaler la griffe expressionniste de Tim Burton dans le Batman de 1989. Je suis restée fixée sur l’inoubliable Jack Nicholson. Bon, je reconnais que Christopher Nolan m’avait impressionné avec le Dark Knight en 2009. Il y dépeignait un Joker pervers et nihiliste, monstre des temps modernes dont les racines du mal demeuraient mystérieuses. Le traitement esthétique du film m’avait beaucoup plu, mâtiné de références à Stanley Kubrick et à la peinture schizophrénique de Francis Bacon.

C’est alors que je reçois un coup de téléphone de mon meilleur ami mercredi en fin d’après-midi.

  • Il faut que tu voies Joker.

  • Joker.

  • Pleine forme à ce que je vois…

  • De toute façon après Nicholson…

  • Tu ne vas pas recommencer avec tes références aussi vieilles que toi !

  • J’en ai de la chance d’avoir un ami comme toi pour me remonter le moral.

  • Je veux savoir si c’est crédible ; je veux dire du point de vue psy-machinchose là. Appelle-moi quand tu sors du cinoche ».

Mon meilleur ami sait mieux que personne me parler. C’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît (ses meilleurs amis…et les bons psy-machinchoses aussi….).

Je m’exécutai, donc.

Une fois encore, mes certitudes ont été bien ébranlées. Joaquin Phoenix (interprète du Joker) a clairement posé sa crédibilité et sa singularité, faisant presque oublier mon cher Jack Nicholson. Quant à Philipps, il est parvenu à s’émanciper des précédents opus et à imprimer sa marque. Il s’écarte de la genèse mythologique de Batman, devenu défenseur de la justice et de l’ordre après avoir assisté à l’assassinat de ses parents par le Joker. Tout juste voit-on Batman enfant converser quelques instants avec Arthur Fleck (le Joker). Philipps délaisse également l’opposition binaire entre un Batman garant du Bon, du Bien et de la Morale et un Joker super-vilain, symbole du Mal, de l’arbitraire, de l’injustice. En d’autres termes psy-machinchoses, le propos principal du film se détourne de la dialectique classique entre le Surmoi (la contrainte auto-infligée) et le ça (contenant la pulsion de mort et de destruction).

Philipps polarise son intrigue sur le passage de la névrose à la psychose, et sur la porosité des frontières existant entre ces deux topiques. Il nous révèle que derrière la folie se logent des malaises et des névroses ordinaires. Au début du film, Fleck est un être fragile, nerveux, angoissé, marginal, mal inséré professionnellement, célibataire, vivant toujours chez sa mère. Mais non violent. Il est capable de s’adapter aux contraintes de la réalité, il exprime de l’enthousiasme pour son emploi de clown, il s’occupe de sa mère alitée, il fantasme sur sa voisine. Fleck est tout simplement névrosé, fonctionnant correctement dans le champ social, sans délires ni hallucinations, capable de contrôler ses pulsions. Puis, peu à peu, le Joker révèle son inquiétante étrangeté. Celle du clown qui, une fois démaquillé, combat l’angoisse par un rire effrayant parcouru de spasmes dont on se demande s’ils ne sont pas des sanglots, insignes d’un sadisme auto-destructeur puissamment à l’œuvre, mécanisme de défense qui s’apparente plus à un trouble obsessionnel du comportement qu’à une psychose.

Et pourtant, il finit par basculer.

Le film passe plusieurs hypothèses au crible pour déchiffrer le passage à l’acte meurtrier. La conclusion me semble particulièrement iconoclaste.

Philipps prend tout d’abord le contre-pied de toutes les théories étiologiques en vogue aux Etats-Unis et dans le monde occidental, lesquelles fondent la genèse des maladies psychiques sur des facteurs génétiques et neurobiologiques. On découvre en effet que la mère du Joker, dont le comportement maltraitant à l’égard d’Arthur Fleck enfant constitue un facteur déterminant dans les fragilités excessives de l’adulte qu’il est devenu, n’est pas sa mère naturelle. Ce sont donc les mots et les comportements de cette femme qui ont durablement éprouvé Joker, non son patrimoine physiologique. On comprend par là-même à quel point un discours, un ton, un environnement pathogène, peuvent détruire. Parti pris surprenant, tant le champ psychiatrique outre-atlantique est orienté vers les neurosciences et la génétique.

Philipps dépasse également la seule explication neurologique. Si certaines personnes souffrent réellement de rires incontrôlables dans des circonstances stressantes (une maladie appelée PBA), Philipps dénonce surtout la tendance bien actuelle de la psychiatrie à considérer le symptôme comme l’alpha et l’oméga de la pratique thérapeutique. Les patients, à l’instar de Fleck, peuvent alors se saisir des diagnostics apposés à leur endroit, et calquer leur processus identificatoire sur ceux-ci. La scène dans laquelle Fleck brandit aux gens qu’il rencontre une petite pancarte indiquant la pathologie dont il souffre (plus exactement dont les psychiatres pensent qu’il souffre) est à ce titre édifiante. Plutôt que de se confronter à l’angoisse générée par le rapport à l’Autre, les patients modernes signent leur exclusion en se réfugiant derrière le nom d’une maladie figurant dans la nosographie officielle. Certains portent leur « maladie » en étendard comme d’autres arborent diplômes, richesses, ou conquêtes. Côté psy, c’est bien pratique : 3 pilules par jour, 10 minutes de consultation après 4 mois d’attente. Médicaments dont la fonction est de permettre aux déviants potentiels de rester strictement conformes aux comportements décrits dans les manuels diagnostiques des troubles mentaux. Manquerait plus que la névrose et la folie soient originales…

Troisième facteur : l’environnement socio-économique. Le propos principal du film est qu’un système sans Loi pour réguler le marché et les individus produit inexorablement des émeutiers et des fous. Les seules figures représentant la Loi sont un entrepreneur médiatique faiseur de tendances (De Niro en présentateur vedette, jouissif) et un professionnel de la politique aussi suffisant que Benjamin Grivaux déclarant que les Français fumant des clopes et roulant au diesel sont des citoyens irresponsables. Il n’était donc pas illogique que les émeutiers propulsent le fou à la tête de la guérilla, dans une communion en ordre dispersé et sans cohérence – sinon celle de la destruction des dispositifs institutionnels par lesquels s’exerce le joug sur les petits. Difficile de ne pas y voir un duo bien freudien : d’un côté le fou, dominé par ses pulsions et un système de représentation déréalisé, de l’autre un peuple en colère, symbole de la horde primitive, impulsive et irritable – celle qui terrorise nos Présidents depuis toujours. L’alliance du fou et de la foule – dont la proximité signifiante n’échappera à personne – ritualise le passage de l’intérieur vers l’extérieur, la libre expression de pulsions jusqu’alors policées et dominées.

Mais cette alliance de circonstance ne signe aucune victoire. Le fou termine bien à l’hôpital psychiatrique, l’institution triomphe, et l’on devine que les traders ne seront pas délogés de leur illusion de maîtrise. C’est assez bien vu.

Lorsqu’il tue la première fois, c’est à la fois un hasard et une légitime défense. Le fou ne porte aucune révolte contre l’ordre établi et contre les inégalités. Sa seule revendication politique est intime, et s’il se révolte, c’est avant tout contre un type de discours convenu porté par les deux psychotérapeutes présentes dans le film. Celles qui le diagnostiquent et qui l’enferment au lieu de l’écouter. Fleck ne manquera d’ailleurs pas de le souligner explicitement à la psy de la municipalité. L’un des enseignements du film est que le Joker sombre à force de n’être bienvenu nulle part. Ni dans sa famille d’adoption, ni dans son emploi, ni auprès d’une femme désirée, ni par le public, encore moins par les psy. Qu’en aurait-il été s’il avait trouvé un lieu et une oreille attentive à sa parole ?

Joker est-il si fou ?

Lorsqu’il tue ensuite (un ancien collègue responsable de son licenciement et un présentateur de télévision qui s’était moqué de sa performance artistique), il s’est approprié le discours de l’homme révolté contre la violence d’une société qui écarte les plus fragiles. Mais il sait d’emblée que son geste est absurde. C’est donc bien l’envers de la révolte : il tue parce qu’il a renoncé. Il devient la métaphore d’une identité asphyxiée et mal délimitée par rapport à un Autre oppressant, incarné par des cadres sup du secteur de la finance versant dans des comportements de toute-puissance ou des groupes de jeunes tabassant les plus faibles en plein jour.

Ce ne sont donc pas les facteurs environnementaux qui auront signé sa décompensation.

Ce qui le fait basculer, ce sont les facteurs psychologiques reliés aux traumatismes qu’il subit. Le licenciement met à mal cet idéal du Moi drôle et séduisant que le Joker souhaiterait tant incarner. Les violences physiques dans la rue et dans le métro font écho aux maltraitances maternelles anciennes, provoquant une déflagration inattendue. Or c’est bien la seconde expérience qui entérine les présupposés inconscients qu’un individu formule à propos d’une première expérience traumatique.

Enfin, ce qui a généré le déplacement de la névrose à la psychose, c’est bien la révélation du secret de famille. Il abandonne le réel au moment même où les constructions formulées autour de son identité s’effritent.

Si ça ce n’est pas psychanalytique, je ne sais pas ce que c’est !

Mercredi suivant. Je consulte les synopsis des films à l’affiche.

Misère de misère. La Reine des Neiges 2.

Coup de téléphone de mon meilleur ami, qui gardait ma fille :

  • Maman y a Elsa et Anna au cinéma, je veux y aller !

  • Passe moi Gaby mon cœur.

  • Tiens Gaby, c’est maman, elle veut te dire quelque chose

  • Alors ça c’est bas.

  • Quoi ! Tu pourras mettre en pratique la psychanalyse des contes de fée ! Je t’offre un exercice pratique et tu te plains….

Entre ma fille et mon meilleur ami, j’ai la désagréable sensation d’être dépouillée de toute liberté de choix cinématographiques…

Je me suis donc retrouvée au milieu de centaines de petites filles. Et de leurs mères, à peu près aussi excitées que leurs progénitures…

Contre toute attente, une fois encore, j’ai passé un moment très intéressant.

La Reine des neiges 2 valide les grilles de lecture et concepts fondateurs de la psychanalyse.

Je résume. C’est l’histoire d’une jeune femme devenue reine par héritage familial. Tout va bien pour elle, son peuple l’aime, elle a une belle relation avec sa sœur, elle est jolie. Etc.

Pourtant, elle ne rit pas. Elle n’a pas l’air heureuse.

Et surtout, surtout, elle entend des voix.

Une voix féminine.

Dans le monde réel, elle aurait été diagnostiquée schizophrène et placée en institution psychiatrique. Dans un dessin animé (ou dans n’importe quelle fiction), la voix sert de fil conducteur à la narration.

Elsa part donc en quête, et accomplit un voyage initiatique parcouru de multiples péripéties. Elle finit par trouver la voix, et par là-même, les ressorts de la mélancolie.

Cette voix était celle de sa mère, décédée depuis longtemps, et ce qu’elle cherchait à dire avait trait à un secret de famille. En l’occurrence, il s’agissait de la trahison du peuple voisin par le grand-père d’Elsa lorsque celui-ci gouvernait le royaume, quelques décennies auparavant.

Tout est bien qui finit bien, la paix est scellée, les nuages qui depuis lors masquaient la forêt dis paraissent, et surtout, Elsa revient de son périple libérée. Délivrée du poids de ce savoir inconscient qui l’empêchait de profiter de l’instant présent et obstruait son bonheur possible.

La morale de l’histoire est qu’il fallait suivre cette voix, et l’écouter.

Dans la vraie vie, il n’y a guère que dans un cabinet de psychanalyste que l’on accorde encore de l’importance à la recherche de la vérité subjective. Le psychanalyste écoute la parole de son patient et l’accompagne dans la quête de ses secrets, de ses refoulements, de ses fantasmes. Il écoute ses voix et l’encourage à interpréter ses symptômes, à lire ceux-ci comme un langage. Il écoute ce qui cherche à se dire, et qui ne se révèle pas tout de suite. Ailleurs, on fait taire les voix, on administre des médicaments pour contenir des symptômes. On insiste sur la pensée positive pour forcer le bonheur.

Sinon il reste les films de Disney….

Emmanuelle ARNOULD, Psychanalyste

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